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Paul Willems : biographie partielle.

Histoire d’un petit canard

L’Exclu, le Plumitif et le chômage

mardi 11 mars 2014, par Paul Willems

J’ai diffusé l’Exclu, et, ensuite, le Plumitif, dans la file de pointage du chômage à Saint-Gilles, à Bruxelles pendant quelques années. Cette simple feuille s’est aussi intitulé la Feuille. Quelques chômeurs me l’achetaient. J’en écrivais tous des articles. Au départ, mon objectif était de fonder un vrai journal. Mais rien n’a jamais marché. J’aurais dû me mettre en rapport avec plein d’autres plumitifs au chômage et publier avec eux un vrai journal de 4 à 8 pages. Mais je ne savais pas comment entrer en rapport avec toutes ces autres personnes. À cette époque, je m’entendais mal avec les autres. Pour me faire accepter, je devais jouer le rôle d’un parfait débutant. En tant qu’intellectuel, je ne parvenais pas à me faire respecter. Je devais faire face aux critiques. J’avais appris à ignorer les critiques, du moins celles qui manquent de fond, mais, pour cela, je devais me passer de parler de moi, de mon travail, de ce que je pensais. j’écrivais mes articles et puis je vendais ma feuille de chou et je n’entendais plus parler de ceux qui me l’achetaient.

Peu de gens me lisaient. Au moment où mon journal avait le plus de succès, je n’avais qu’une demi-douzaine d’abonnés. Je me consolais en me disant qu’au moins j’écrivais ce que je voulais. Je passais énormément de temps à écrire. Je n’avais rien à faire d’autre. Chercher du travail me faisait horreur. Pour m’adresser à des employeurs, je devais jouer la comédie, me prendre pour je ne sais qui, faire valoir des qualités imaginaires. Il m’était impossible de me faire accepter tel que j’étais. Il me fallait inventer des passions, faire valoir des certitudes qui me paraissaient des mensonges. J’aurais dû en faire une occupation à temps plein, devenir un chercheur d’emploi, un fou de travail. je n’étais pas taillé pour cela. Chaque refus, chaque critique m’allait droit au cœur. Je mettais des semaines à m’en remettre. Parfois des mois. Je me dis que j’apprendrais plus de choses, que je perdrais moins de temps, en m’intéressant, et même en me passionnant pour l’actualité, en écrivant à son sujet, au sujet des évènements qui se succédaient et qui me traumatisaient et qui traumatisaient plein de gens. Les gens au cours des périodes de l’humanité où ils ne savaient pratiquement rien de ce qui se passait à plus de cinquante kilomètre de chez eux vivaient dans une autre dimension.

Je n’acceptais pas sans comprendre, autrement dit sans preuve ce que les médias tentent de faire croire aux gens. Mais je ne comprenais pas encore au quart de tour toute l’ampleur de la supercherie à laquelle j’avais affaire. J’avais seulement une idée du monde dans lequel je vivais. Mais j’étais encore tenté de me raconter plein d’histoires. Le fait de les raconter aux autres me forçait à réfléchir. Cesser d’inventer ou de répéter stupidement ce que je lisais ou ce que j’entendais autour de moi représente l’affaire de toute une vie. Tout ce qui se passe autour de moi semblait alors plein de mystère. Que penser de ce mystérieux chômage ? Comment expliquer les conflits, les guerres. Aujourd’hui, la difficulté ne consiste plus tant à déceler ce qui ne tient pas debout, mais à trouver quelque chose à dire, alors que rien ne tient debout.
Je devenais de plus en plus pauvre. Je ne savais pas alors ce que c’était que passer du temps au café. Or où un chômeur rencontre-t-il des gens, si ce n’est au café ? Ou parfois en travaillant bénévolement. Où parvient-on parfois à se détendre, à trouver des gens qui ne pensent pas systématiquement ce qu’on passe son temps à critiquer, sinon au café ? Comment aurais-je pu prendre un risque financier, alors que chaque fois que je faisais état d’un point de vue, d’une opinion, je devais affronter un tir de barrage, des critiques et même parfois des insultes, que plein de gens me traitaient de tous les noms, se faisant fort de m’expliquer ce que visiblement je ne parvenais pas à comprendre. Je n’espérais même pas trouver un auteur, un journaliste qui pensait comme moi, bref un collaborateur potentiel. Je m’acharnais seulement à retourner dans tous les sens les faits que les médias fabriquait sans arrêt. Mais personne n’avait envie de travailler dans le même sens. La plupart des gens n’ont qu’une obsession, être les premiers, ou plutôt les seconds à dire ce que tout le monde sait déjà, abonder dans le sens de l’erreur commune, se poser plein de questions, mais pas celles qu’il s’agit de se poser.
Parfois, il m’arrivait de me demander quel jour on était.

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L’exclu, n°1, p. 1
Townships oubliés, article sur l’Afrique du Sud

L’Exclu ou La Feuille de l’exclu

L’Exclu n’était très bien écrit. Son style dépendait de toutes sortes de facteurs, si je connaissais bien le sujet dont je parlais, ou si je ne le connaissais pas. Dans ce cas, écrire me forçait à apprendre, à mener une pseudo-enquête. J’ai mis des années, et même des décennies, à forger ma pensée. Quant à mon style, il continue de dépendre de plein de facteurs.

J’écrivais des articles sur la politique internationale, sur le chômage, l’enseignement.

La feuille de l’Exclu et le chômage

Je me voyais mal me mettre à raconter les déboires des chômeurs avec l’O.N.E.M. ou avec toutes sortes d’employeurs. J’aurais dû interviewer des gens, faire la même chose en définitive que le magazine C4 qui a plein de qualités et qui suffit à remplir cette tâche.

Je voulais parler d’autre chose que des problèmes de tous les jours. Il m’importait de communiquer quelque chose au sujet de la politique, de l’actualité, du chômage, mais quoi ?

À l’époque, pour exclure des chômeurs, l’ONEM invoquait souvent l’article 80. Mais il me semblait important d’aller au-delà de la législation et des pratiques administratives. Dans mon esprit, l’on ne savait pas grand chose de plus quand on savait qu’un cohabitant avait perdu ses allocations à cause de l’article 80.

Ce qu’il s’agit de comprendre, c’était le pourquoi d’une telle injustice. Je voulais décrédibiliser complètement les raisons que l’on se permettait d’alléguer pour exclure des chômeurs. Il s’agissait en l’occurrence d’analyser le rôle précis de la loi.

Je voulais que les gens pensent autrement que d’habitude, qu’ils se disent par exemple : « non, ça ne tient pas debout, il y a moyen de faire autre chose que d’exclure des chômeurs ». Qu’ils sachent pourquoi ? J’y ai passé des milliers de journées, et même ma vie ?

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