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Comment faire le poids ?

Ma drôle de vie de chômeur

Chômage de longue durée et article 63 §2.

vendredi 3 octobre 2014, par Paul Willems

24 ans sur les bancs de l’école. De 3 à 27. 2 ans de droit. Presque 4 ans de philo. Je fête cette année ma trentième année de chômage. Il y a eu des périodes de travail, certes, mais pas beaucoup en comparaison avec les périodes de chômage.

Quand, par miracle, j’ai trouvé des jobs, je ne sais quoi a systématiquement foiré. Je n’avais pas à ma place. Les choses ne marchaient pas comme il faut. Ou simplement je ne pliais pas devant l’autorité comme il l’aurait fallu. Mon accent français peut-être, ou mes origines flamandes, mes traits de caractère wallons, ma formation philosophique, mon goût pour l’Afrique et le vaste monde, mes attitudes d’intellectuel, mes idées sociales, anarchistes, mes idées tout simplement, je ne sais, posent un problème à certains.

À force de me retrouver au chômage, je me suis mis à écrire des articles en veux-tu en voilà. Je n’ai pas essayé de les publier. J’ai diffusé une feuille autour de moi. Je les publiais dans cette feuille. J’ai écrit toujours davantage. J’ai essayé de mettre sur pied un petit journal. Mais ça n’a pas marché. Ça n’intéressait personne ou presque. Personne d’autre ne souhaitait écrire des articles dans mon journal. Personne n’avait envie de fonder un journal avec moi. Ma façon de traiter les sujets d’actualité n’intéressait personne. Seuls quelques anarchistes trouvaient ça intéressant. Les gens ne s’y retrouvaient pas. Je critiquais les interventions militaires occidentales : la guerre du Golfe, l’intervention en Somalie, au Rwanda.
J’ai continué à écrire des articles. J’ai fini par les mettre en ligne sur un blog. J’y ai critiqué d’autres interventions : en Libye, en Syrie. J’ai refait mon blog plusieurs fois, de sorte qu’il n’y a plus grand-chose dessus. Mes articles n’étaient pas tellement bien écrit. J’y essayais avant tout de rassembler mes idées.

J’ai écrit des milliers d’articles.

Il y a longtemps, j’ai aussi vendu ma voiture, et je me suis mis à faire du vélo.

J’ai tenté d’écrire une pièce de théâtre sur la guerre en Yougoslavie. J’en fis quatre ou cinq versions. Mais je ne suis pas parvenu à ce que je voulais. Je voulais que l’absurdité de cette guerre éclate au grand jour. Je ne fis que décrire des scènes de guerre comme toutes les autres, sans les décrire de manière très intéressante. D’un bout à l’autre de ma pièce, les personnages, de jeunes autostoppeurs pris au dépourvu par les évènements, tiennent aussi des propos insipides sur la politique et la Yougoslavie. Il leur arrive quelques mésaventures. Mais ma pièce ressemble davantage à un reportage de guerre qu’à de la littérature. Ma pièce ne permet pas de comprendre que la Yougoslavie se fait écraser par quelques grandes puissances, qui se contentent de tirer les ficelles et de saisir l’occasion pour en occuper une partie. ces grandes puissances ont l’air pacifiques alors qu’elles provoquent un conflit dévastateur. Elles faussent les choses et provoquent la défaite de la Serbie, qu’elles finissent par bombarder en invoquer une cause humanitaire plus ou moins bidon. Tout le monde aurait dû se rendre compte à ce moment-là que l’Union européenne n’était pas cette puissance pacifique qui s’efforçait de répandre la paix, de diffuser des idées positives. Tout le monde aurait dû se poser des questions à son sujet, et au sujet des U.S.A.. Mais ce fut un silence de mort. Ou, plutôt, la propagande humanitaire occidentale réussit à présenter les choses d’une toute autre façon. Elle réussit à justifier une intervention humanitaire. Les puissances occidentales réussirent à mettre en place des gouvernements qui lui étaient favorables en Croatie et en Slovénie, qui finirent par intégrer l’Union européenne. Le choc fut terrible. La Yougoslavie éclata en une demi-douzaine de petits pays, qui s’endettèrent rapidement et qui cessèrent de jouer le moindre rôle sur le plan international.

J’ai aussi écrit un pamphlet sur la politique bruxelloise et un livre sur le chômage (Parole et chômage). Dans les deux cas, le résultat obtenu fut également loin de mes attentes. Il fut bien sûr impossible de les publier. J’en diffusai quelques photocopies autour de moi. Je fis imprimer Parole et chômage à compte d’auteur. Je vendis tous les exemplaires, mais c’est tout.

Mon objectif était de dire des vérités au sujet du chômage. Je pensais pouvoir révéler ce qui demeurait caché, ce qu’on n’arrivait pas à voir, à comprendre, à dire à ce sujet, et pourquoi. Mais, alors qu’il s’agissait de décrire de manière objective le fait social que représente le chômage de masse, que mon but était de libérer la parole, au lieu de montrer que la dérégulation avait pour seule but de maximiser le profit des principales entreprises capitalistes, et que le chômage de masse était la conséquence de cette stratégie économique, je décrivis vaille que vaille le type de rapports engendrés par cette situation, le mode d’expression qui en résulte, et les néologismes qui en sont la conséquence. Je traitai d’une mutation du langage et des mots, sans en analyser correctement les causes. Je décrivis de manière très approximative la réalité de l’obsession causée par cette situation, l’obsession de la survie à laquelle on croyait avoir échappé en mettant en place un système d’indemnisation du chômage.
Comment traiter des rapports de production ou des rapports de classe de nos jours ? Comment analyser la formidable destruction sociale à laquelle les sociétés libérales contemporaines se livrent dans le seul objectif de préserver le taux de profit. Comment expliquer qu’une autre attitude aurait eu un véritable impact économique, qu’elle aurait résorbé le chômage, permis aussi de résoudre la crise environnementale, mais qu’elle aurait aussi obligé les capitalistes à monter patte blanche. Au lieu de vider des villes gigantesques de leur population pour en faire des bureaux, ou des déserts urbains, dans le seul but de louer des bureaux, de détruire un tissu industriel pour en créer un autre, et de l’organiser différemment, de manière à briser les organisations traditionnelles du monde du travail, on aurait pu mettre au point d’autres méthodes, définir des objectifs économiques de manière plus rationnelles, partager le travail, etc..
On aurait au moins pu épargner les chômeurs, au lieu de les harceler, et de les considérer comme des parias, ou d’en faire des précaires. On aurait pu aborder les choses autrement. Et faire des chômeurs des gens qui expérimentent un nouveau rapport à la consommation, à la nature, à la société, et au travail. Une sorte de pionniers en quelque sorte.

J’écris aussi des articles sur le Congo et la démocratie. Le Congo est en guerre depuis 20 ans contre des guérillas soutenues et financées par des multinationales soutenues par les U.S.A.. Mais l’on persiste à présenter les choses d’une autre manière, à parler de conflits ethniques, à critiquer le gouvernement congolais, à le rendre responsable de la situation.

Récemment, j’ai reçu une lettre m’annonçant que je cesserais de toucher des allocations de chômage au premier janvier 2015, et je me suis retrouvé au C.PA.S.. où j’essaie de continuer à mener mes activités journalistiques et littéraires tout en cherchant du travail. J’y fais une découverte de premier plan : celle d’une solidarité et d’une organisation sociales extraordinaires qui luttent de plus en plus pour leur survie, mais pas seulement pour elles : elles luttent aussi pour celle de la société, de son organisation démocratique, de valeurs fondamentales.

Bilan : je lutte, à ma façon. Cette lutte est interminable et le pire est encore à venir. Mais, à force de réfléchir, j’engrange des solutions, des expériences, qui, je l’espère, viendront un jour ou l’autre à point pour recommencer à avancer. Il est certain cependant que, pour réussir à se tirer d’affaires, une nouvelle forme de spiritualité, très éloignée de celle des consommateurs et des spectateurs que nous sommes, devra émerger. Ce n’est qu’alors que les gens pourront renouer avec l’espérance et retrouver foi dans l’avenir.

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