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Pour une redéfinition du chômage

Marxisme et mouvement des chômeurs

Le point sur le mouvement des chômeurs en Belgique

jeudi 16 octobre 2014, par Paul Willems

Il y a un mouvement contre le réchauffement climatique, mais pas de mouvement des chômeurs. Il y a un mouvement social qui essaie de préserver les acquis de la sécurité sociale, et qui perd complètement la partie. Il y a un mouvement des chômeurs qui a très peu d’impact. Moins qu’au siècle passé et au début du siècle. Moins que dans les années 30.

Un minimum de personnes obtient un maximum d’effet, mais, évidemment, cela ne remet pas en cause la tendance générale qui s’attaque à la sécurité sociale. Parfois ce mouvement minimaliste abonde dans le sens des préjugés, même s’il conteste le bien-fondé des mesures prises. Il ressent le besoin de donner l’impression que ces dernières ne sont pas prises sans que l’opinion ne réagisse.

Cela dit, le mouvement pour le climat est également en train de perdre la partie. Peut-être, pourquoi pas, parce que les deux questions qui donnent lieu aux deux mouvements ne sont pas mises en rapport l’une avec l’autre. Peut-être en est-il ainsi parce que c’est impossible. Mais il me semble que ces deux questions ne sont pas mises en rapport l’une avec l’autre, sauf peut-être par quelqu’un comme Naomi Klein et quelques autres, pour une autre raison, qui est que la plupart des gens ne parviennent pas à faire abstraction du mépris social qui les habite, qui les constitue, depuis longtemps, sinon depuis toujours. Il leur semble plus important de lutter contre le chômage que pour le chômage.

Si le mouvement pour le climat se mettait à revendiquer un meilleur statut pour les chômeurs, qui, de fait, refusent de collaborer avec ce système productiviste, les choses avanceraient peut-être un peu. Mais les gens sont incapables de revendiquer une telle chose. Ils penseraient que leur société s’écroule, qu’ils se sont battus pour rien.

En Belgique, aucune organisation ne prétend représenter un mouvement des chômeurs. Jusqu’à présent, les médias voient dans les actions des chômeurs des protestations isolées, un peu excessives, mais inoffensives. Le plus souvent, les médias n’en font même pas état. Ou ils font état de petites manifestations organisées par les représentants d’associations de défense des droits sociaux ou humains et officialisent de cette façon un mouvement des chômeurs en fait plutôt évanescent.
On ne trouve pratiquement pas de chômeurs dans ces organisations. On y trouve des travailleurs sociaux, qui travaillent eux avec des chômeurs qui sont soit analphabètes, soit discriminés, mais qui ne se mobilisent guère, sauf peut-être dans les organisations féministes qui sont en première ligne pour défendre les chômeuses.
Des collectifs où sont actifs toutes sortes de militants anarchistes ou marxistes, ou d’ex-militants marxistes, tentent aussi de se joindre à l’activisme existant. Les chômeurs y sont plus actifs, mais à peine. Ils y jouent un rôle assez passif. Ces collectifs servent alors de porte-parole à un hypothétique mouvement qu’ils semblent parfois animer seuls.

Le mode d’action de ces collectifs se rapproche de celui d’autres collectifs de chômeurs en France : occupation d’agence d’intérims, du siège de l’ONEM, actions assez efficaces parfois, comme les actions entreprises par le collectif Chômeurs pas chien et Chiquet Mawez dans les années 90. La plupart de ces collectifs naissent cependant en période d’élections.

En France, les chômeurs semblent plus actifs. Mais peut-on parler d’un mouvement de chômeurs ? Et quel est le lien existant entre tous ces chômeurs ? Il y a bien un Mouvement national des précaires et des chômeurs (M.N.C.P.), mais quel rapport y a-t-il entre une association et un mouvement ? Une association peut elle représenter un mouvement ? Cette association est-elle le mouvement des chômeurs à elle toute seule, ou plutôt un organe qui regroupe certaines fonctions, qui rend quelques services, et qui s’efforce de tenir lieu de référent officiel ?

Pour bien comprendre les enjeux du combat des chômeurs, il n’y a rien de tel que se remettre en tête les mots et les idées de Chiquet Mawez. [1] Si l’on peut parler d’un mouvement de chômeurs en Belgique, c’est à cause de Chiquet Mawez.

De fait, le mouvement des chômeurs n’est pas seulement le fait de chômeurs, mais de tous ceux que la question du chômage interpelle et qui souhaitent une amélioration du statut des chômeurs en Belgique, et du reste partout dans le monde, qui en font leur combat.

En Belgique, Yves Martens est un autre représentant de ce mouvement, mais il ne semble pas en mesure de lui conférer un autre sens que celui d’une lutte contre des mesures rétrogrades, contre une logique dont il ne dénonce pas bien la cohérence et les raisons, pour n’en dénoncer que le caractère injuste, disons, de manière faible.

C’est à peine si Thierry Müller, le patron de Stop article 63§2, quoique plus vindicatif, en dit davantage.

Il y a peut-être un mouvement des chômeurs, mais il ne s’agit pas d’un mouvement de masse. Ou alors, le mouvement de masse des chômeurs n’est pas en phase avec le mouvement.

Quand on cherche des explications à ce sujet, on n’en trouve pas.
Il n’y a plus de journaux anarchistes en Belgique. Il y a Indymédia qui est un journal numérique. Il y a toujours plusieurs petits journaux marxistes. Mais dans les journaux militants marxistes et autres, on ne trouve pratiquement rien sur les chômeurs. Les mesures anti-chômeurs que l’on y dénonce servent avant tout à critiquer le gouvernement, le capitalisme, le patronat.

Quand on reproche à la presse marxiste son peu d’intérêt pour les chômeurs, pour se justifier, les marxistes disent que leur théorie est dialectique. Mais en quoi serait-ce une justification ? Cette réponse est quand même un peu surprenante. Pour les marxistes, cela signifie que la théorie marxiste intègre les faits nouveaux, dignes d’intérêt, et les explique. Mais, comme le disait Chiquet Mawez, la théorie sociale n’est jamais qu’une interprétation des faits, historique et passagère. Le marxisme lui-même n’est qu’une interprétation.

Et l’on ne peut pas dire que les marxistes intègrent la problématique actuelle du chômage de manière satisfaisante dans leur schéma explicatif. Dans son célèbre Capital, Marx a évoqué l’existence d’un lumpen prolétariat qui a l’air de correspondre au chômage, et au travail en noir. Ce qu’il dit est même énigmatique. On croirait lire du Soljenitsyne. Il parle d’une masse de gens qui ne sont même pas des travailleurs, que le capitalisme néglige, et dont il engendre l’existence. Il explique que leur condition de vie est encore pire que celle des travailleurs. Mais quelle peut-être cette condition puisque à l’époque de Marx, en Europe occidentale, les conditions de vie des travailleurs prolétaires représentent déjà une horreur ?

Dans le lumpen prolétariat, les marxistes voient surtout une preuve de plus de la faillite du capitalisme. Ils sont très évasifs à ce sujet. Ils répètent les propos de Marx. Ils ne se posent pas d’autre question. Ils ne font pas réellement le lien avec le chômage de masse qui leur paraît la conséquence des crises.

Ils ne considèrent pas que la question de l’exclusion soit plus fondamentale que l’aliénation du travail parce que pour eux, l’exclusion ne peut être combattue que par les travailleurs eux-mêmes qui se mobilisent contre les abus du patronat et du capitalisme. Mais, une fois qu’il y a des exclus, peut-on combattre l’exclusion de l’intérieur du monde du travail ?

Quand il parle plus spécifiquement des chômeurs, Marx semble faire par contre allusion à une catégorie sociale déterminée, à des inactifs, mais qui disposent d’un minimum, qui ont de quoi survivre, et qu’il critique. Dans cette catégorie de personnes, il voit une menace pour les travailleurs en lutte pour une amélioration de leur situation, une sorte de saboteurs. Marx passe parfois pour un anti-chômeur.

Ne s’agirait-il pas pour commencer de reconnaître que l’exclusion représente un fait sociologique, social, pas seulement la conséquence de faits économiques, de crises.

Et si la contradiction principale du système n’était pas la contradiction entre le travail et le capital, mais entre les inclus et les exclus, qui ne sont même pas totalement exclus, comme l’expliquait aussi Chiquet Mawez, entre les humiliés, les offensés et les autres, entre les dominants et le dominés ? Dans un système où il existe des chômeurs qui sont les dominés ? Les travailleurs, qui sont dominés, ont parfois l’air dominant. Les dominés se définissent-ils pas par le fait qu’ils ne parviennent pas à avoir l’air dominant ? N’y a-t-il pas des chômeurs qui dominent ?

On pourrait aussi évoquer les pro-systèmes, et les antisystèmes, comme les alternatifs et certains chômeurs. Les alternatifs sont plus riches. Ils ont les moyens de s’acheter un bout de terrain et d’y fabriquer du fromage de brebis. Les chômeurs qui sont antisystème se contentent de ne pas travailler, et de consommer le moins possible, de recycler, réutiliser, etc..

Pour les marxistes, le matérialisme historique et dialectique comme tel représente une explication des faits sociaux, et, donc, il intègre ipso facto tous les faits sociaux, actuels et à venir. Cette théorie serait dialectique parce qu’elle parviendrait à déterminer le sens de l’histoire. Elle serait la description de la lutte de classes entre travailleurs et capitalistes, bourgeois, et de son évolution.

Mais des chercheurs ont montré qu’une partie du monde du travail avait les mêmes intérêts que le capitalisme. Cette partie du monde du travail n’est pas du tout en guerre contre le capitalisme. D’autres, comme André Gorz, ont montré que les salariés, que ce fameux prolétariat n’existait plus que l’esprit des marxistes. [2] Les pauvres, les précaires et les salariés ne font plus partie de la même classe sociale.
Ces derniers ne représentent plus qu’une petite partie des travailleurs.

Pour Gorz, le sujet de la lutte des classes, c’est le lumpen prolétariat moderne, pas les travailleurs.

Salariés et capitalistes se partagent les profits que leur entente permet de réaliser. Du moins, se le sont-ils partagés lorsque cela arrangeait les capitalistes de le faire, pour rétablir la paix sociale au lendemain de la guerre, quand il s’agissait de tenir tête au communisme, et de faire accepter le saccage du tiers-monde.

Cette période tire sur sa fin.

Pourquoi les marxistes s’acharnent-ils à dire le contraire ? Sans doute, parce que c’est la seule façon de persister à croire à une illusion, en laquelle on leur a laissé croire : à la fin du capitalisme. Cette entente entre travail et capital permet aussi de financer la sécurité sociale. Ils ne veulent pas recommencer à zéro. Ils font partie de ce monde du travail qui n’a pas lui perdu toutes ses illusions. Peut-être, songent-ils que continuer à croire à des illusions, et œuvrer à l’intérieur d’une partie du monde du travail, sont encore la meilleure tactique possible pour mener la bataille contre le capitalisme. Ils ne voient pas l’intérêt de tout défaire en tombant de haut ? Les chômeurs sont précisément perçus comme des adversaires du système.

L’humiliation des chômeurs a peut-être à voir avec le besoin de croire à des illusions. Bien sûr, des travailleurs, sinon les travailleurs se font également humilier. Mais ce n’est pas la même humiliation.

La société humilie les chômeurs. Elle fait tout dépendre. Elle ne tient pas parole dans ses rapports avec les chômeurs. Elle passe son temps à les accuser, à les suspecter de tricher. Il en a toujours été ainsi. Le chômeur, comme le fou, met la communauté en danger. Enfin, selon cette dernière. Pour le chômeur, c’est évidemment cette société elle-même qui se met en danger, et en particulier à cause de son organisation du travail, qui la met elle-même, ou, en tout cas, qui le met en danger.

La société non plus n’a pas tellement envie de changer de mode de fonctionnement. Cela nécessiterait une remise en question beaucoup trop fondamentale.

Une théorie n’est dialectique que si elle tient compte des évolutions, des faits nouveaux, qu’elle en découvre les contradictions parfois anciennes, et qu’elle est capable de remettre en question en temps utile ses a priori, mais pas si elle sert à manipuler une classe ou un groupe social, sauf si, à travers lui, elle parvient à orienter toute la société.

Mais, pour les chômeurs, la question reste ce qu’il en est et ce qu’il en sera éventuellement des chômeurs, et si tout cela ne sert pas qu’à promouvoir leur disparition, à les jeter en définitive aux orties.
Le marxisme mène un combat au sein du monde du travail contre les erreurs et les mécompréhensions du monde du travail, alors qu’il se retrouve en réalité dans le même camp que le capital. C’est utile et nécessaire. C’est courageux. Mais il s’agit de maitriser les contours de ce combat, d’en extirper les schémas tout faits et dogmatiques, qui reproduisent à leur insu des a priori désastreux, notamment concernant le chômage.

La société humilie certains chômeurs pour certaines raisons : refus de certains ordres, d’accomplir certains travaux, critiques, points de vue idéologiques différents, lucidité aussi, ou faiblesse insigne. Certains chômeurs ne sont pas en condition d’aborder le monde du travail parfois dès le début. Ils ont subi trop d’avaries, dépendu de trop de gens compliqués. La société porte en partie la responsabilité d’une incapacité temporaire. Mais l’administration du chômage les humilie également. En les humiliant, elle espère parfois les réhabiliter, et mettre la société à l’abri de leurs critiques. Mais elle aggrave en même temps cette incapacité. Elle n’admet pas le bien-fondé de certaines critiques qui portent sur des conditions de travail beaucoup trop précaires, ou sur les finalités du travail, ou encore sur les conditions de vie qui résultent d’un travail. Humilier les chômeurs sert avant tout en fin de compte à justifier les finalités du travail et de la société, ses méthodes, ses choix, son organisation, alors que bien sûr, c’est cette organisation que certains remettent en cause, pas forcément pour grimper des échelons.

Pour intégrer aux luttes sociales, le combat pour un statut correct des chômeurs, il suffirait d’expliquer que les chômeurs sont humiliés par le système, et que cela les empêche de retrouver du travail.
Le chômage, c’est l’exclusion de gens, ou du travail, et la solution, c’est l’ouverture du monde du travail, et un statut pour les chômeurs.
L’exclusion est probablement due à une incompatibilité d’humeur, de discours, de fonctionnement entre des gens.. à des traumatismes qu’on cause en licenciant massivement des gens et qui détruisent l’adaptation des personnes à des conditions de travail déterminées.

Peut-être, un exclu peut-il faire autre chose que chercher du travail. Peut-être pourrait-il accomplir certaines études, et devrait-on l’aider à atteindre un autre but ? Peut-être peut-il retrouver un équilibre ? Peut-être n’est-ce qu’une question de contexte, de milieu.

Une fois que quelqu’un est exclu, il faut faire autre chose que lui proposer de suivre des formations bidon, etc..

Mais, probablement, une attitude plus favorable aux chômeurs se heurte-t-elle à un vieux préjugé, à l’idéologie de la sélection naturelle. Les gens ont intégré en profondeur l’idée qu’ils luttent ensemble pour la survie, mais si cela ne marche pas, il s’agit de tirer parti de la situation. À certains moments dans l’histoire, les gens se disent aussi qu’il est nécessaire d’éliminer des gens, de trouver une manière de les éliminer, que s’ils ne les éliminent pas, ce sont eux qui se feront éliminer.
Le marxisme est sans doute imbu de ce préjugé également, au lieu de souscrire au préjugé opposé. En privilégiant au contraire une égalité moins formelle, l’équilibre se rétablit d’office et des solutions sont trouvées au problème existant de la survie de tous. En tout cas, cela y contribue grandement.


[1Notamment le texte intitulé Les deux faces du salariat.

[2André Gorz, Adieux au prolétariat Au delà du socialisme, Galilée, 1980.

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