Enregistrer au format PDF

Accueil > THINK TANK > ANTI-DOSSIERS > ÉCONOMIE ET DÉVELOPPEMENT > Salaire > Allocation de chômage ou allocation universelle, les enjeux du (...)

Allocation de chômage ou allocation universelle, les enjeux du débat

dimanche 13 juillet 2014, par Paul Willems

Le présent article ne cherche qu’à poser quelques jalons de ce que serait un véritable débat, une étude plus fondamentale servant à départager allocation de chômage et allocation universelle. La réalisation d’une telle étude implique non seulement certains moyens, mais aussi un engagement total et prolongé. Toute recherche à ce niveau se peut se passer d’un engagement comme l’explique Bernard Friot dans la préface de son livre Puissances du salariat [1]. En outre, la matière est loin d’être simple. Elle est même extrêmement compliquée, et, à moins de donner un avis strictement subjectif, partisan, ou rhétorique, elle nécessite un certain effort, des lectures et la mise au point d’un appareil critique.

Les études reconnues sur l’allocation universelle [2] sont souvent davantage axées sur les notions de justice (à l’exclusion de la justice sociale) et d’économie, qu’axées sur la notion de droit social, ou d’organisation politique. Par contre, la préférence de Bernard Friot va au système concurrent de la socialisation du salaire et elle est davantage axée sur la notion de droit social et d’organisation politique.

Pour émettre un avis sur l’allocation universelle, et donc sur la socialisation du salaire et les systèmes du même ordre, il est donc indispensable de comparer divers systèmes explicatifs et de leur assigner des points forts et des points faibles. Il s’agit ensuite d’émettre un jugement en fonction de ces derniers. Dans tous les cas, il faut jongler avec des argumentations relativement serrées.

Cela revient pour commencer à débattre notamment du rôle de l’état, de la notion de capitalisme, de l’organisation de la production.

Exemple de problème qui se pose : quelle sorte d’organisation peut-elle gérer le salaire socialisé, et le quasi équivalent de l’épargne, autrement dit la cotisation pour l’investissement ? Cette dernière cotisation peut-elle être gérée par une bureaucratie, autrement dit par une élite, et, a contrario, peut-être être gérée par une minorité sans autre responsabilité que celle de faire fructifier son propre argent ?

A priori, l’adaptabilité sur certains plans du capitalisme semble supérieure à celle d’une bureaucratie qui serait chargée de gérer l’investissement. Sur un plan macroéconomique, la bureaucratie n’est utile que pour coordonner l’organisation sociale dans certaines situations d’exception (reconstruction, adoption d’un nouveau mode global d’organisation économique, crise économique, etc…, et encore. le plus souvent, elle fait fausse route, et représente davantage un inconvénient qu’une solution.). Cela n’invalide pas pour autant les valeurs sociales a proprement parler, ni le « communisme », au sens fort du terme, comme politique de partage et d’égalité, de refus de l’extrémisme inégalitaire, tel que la défend par exemple Slavoj Zizek, dans le recueil L’idée du communisme.

D’un autre côté, le despotisme d’une extrême minorité, élitiste, disposant de fait des moyens de manipuler la bureaucratie politique existante, de mobiliser le travail social à des fins systémiques économiques voire strictement individuelles ne représente pas non plus une solution intéressante.

Le principal critère permettant de décider entre l’allocation universelle et l’allocation de chômage classique (autrement dit la socialisation du salaire), pas l’allocation en échange d’un travail, est un critère égalitaire.

Ainsi, l’allocation universelle ne doit pas servir à dégager la société de toute responsabilité eu égard à l’exclusion d’un certain nombre, grand ou petit. Dans ce cas, si elle servait à stigmatiser les exclus, elle ne remplirait pas le moins du monde son objet. Elle serait même pratiquement sans objet, servant davantage à renforcer, et à légitimer des mécanismes d’exclusion, qu’à les combattre. Elle servirait plus à exonérer la société de toute responsabilité par rapport à l’exclusion, qu’à corriger l’exclusion, qu’à servir à la résorber. Mais l’allocation universelle peut aussi servir à combattre l’exclusion. Peut-être de manière plus efficace que l’allocation chômage. Par exemple si elle empêche la stigmatisation du soi-disant chômage, si elle permet la réhabilitation, la résilience, etc.. Si la conception du travail évolue. De nos jours, le travail a tendance a adopter le même genre de discours que le propriétaire et le bourgeois de jadis, persuadés d’être les seuls véritables pourvoyeurs de richesse et de bien-être. La confusion entre emploi et travail bat son plein, ainsi que les confusions au sujet de l’emploi en tant que tel. L’emploi est un travail rémunéré de manière partiellement indépendante. C’est principalement un accord de subordination entre un donneur d’ordre auquel est dévolu la tâche d’organisation mais aussi de gestion du profit, autrement dit du surplus sans aucun droit même de regard du travailleur sur cette gestion. En fait, le travail salarié actuel est l’activité au nom de laquelle les richesses communes sont accaparées voire extorquées par une minorité qui prêtent en assumer la gestion à la place de la société elle-même. Travail et capitalisme sont largement complices d’une sorte de main-mise sur les richesses communes, et donc co-responsables de l’exclusion et des guerres existantes, et sinon responsable, du moins, ils en profitent et s’efforcent de les rendre perpétuelles.

Au départ, l’allocation chômage avait pour objectif de rendre inopérants ces mécanismes corporatistes. Mais ce n’est plus le cas de nos jours. Ou plus suffisamment. Au contraire. L’allocation chômage peut-être interprétée comme une mesure servant à légitimer l’exclusion du travail et l’extorsion de richesses à laquelle elle donne lieu.

Pour que l’allocation classique de chômage puisse être préférée à l’allocation universelle, il est indispensable de dégager la première de toutes les entraves qui en font en fin de compte plus une calamité qu’un acquis et un facteur d’équilibre de la société. Les valeurs sociales actuelles ne sont pas toutes des valeurs sociales. Au sein des valeurs sociales, la première est l’égalité. Or les valeurs sociales sont devenues largement inégalitaires. Un nouveau prolétariat, le prolétariat précaire est en train de flaire son apparition. La plupart des acquis sociaux sont devenus des privilèges. L’allocation universelle prend appui sur ces inégalités nouvelles et sur le déni dont le droit au chômage est l’objet pour marquer des points.

En conclusion, l’allocation universelle, tout comme l’allocation de chômage classique, ne représentent un intérêt que le plan social, qu’en fonction de l’accompagnement dont ces dispositifs font l’objet.

Si l’allocation de chômage classique sert à justifier des exclusions, à en formaliser le processus au point de le rendre irréversible, elle remplit la même fonction, elle joue ce même rôle négatif.

Quel que soit le système qu’on privilégie, la solution réside dans la mise en exergue de certains principes. Paternalisme, et exclusion doivent être combattu. La plus grande égalité doit être recherchée. Ainsi, une allocation universelle dérisoire et simultanément d’immenses écarts de revenus feraient scandale, ne seraient pas acceptables, pas plus qu’un système social inégalitaire.

La notion d’égalité est également extrêmement difficile à définir, et il s’agirait de s’entendre au moins sur une approche de l’égalité.

Quoi qu’il en soit, il s’agit aussi de régler le problème du travail exposé à la concurrence de systèmes pratiquant une sélection impitoyable, adossés au chômage de masse, et dépourvu de tout système de sécurité, autrement dit exposé à une forme perturbante de dumping social. Il semble que toute implémentation d’un système social devrait être assorti de protections douanières spécifiques, même si évidemment des protections douanières appliquées dans un but économique, de dumping, de sélection, sont également à condamner avec vigueur.

Enfin, l’allocation universelle ne peut se substituer au droit au chômage, dont il s’agit de reconnaître à mon avis le caractère factuel, la factualité sociologique. Le chômage n’est pas seulement une situation, transitoire, fortuite, et sans conséquence sur ceux qu’elles concernent, ou sans autre raison d’être qu’une cause économique. Il s’agit d’un fait social organisé, à la fois à l’échelon biosocial et politique, il s’agit d’une conséquence du biopouvoir, ainsi que de rapports sociaux déterminés. Sa psychiatrisation nécessite un approfondissement et pose le problème du fondement actuel des systèmes psychothérapeutiques.

Toutes ces questions sans exception doivent être traitées avec soin dans le but de procéder à de nouvelles réformes, à des réformes censées notamment corriger les réformes récentes du droit du travail.


[1Nouvelle édition augmentée, La Dispute, Paris 2012.

[2Comme celle de P. Van Parijs par exemple.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.