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Biblio sur le chômage et l’histoire du chômage

Les chômeurs de Marienthal

Le chômage, facteur d’émancipation.

jeudi 9 octobre 2014, par Paul Willems

En 1944, en Belgique, on crée, recrée la sécurité sociale. L’article 7 de l’arrêté du 28 décembre 1944 dit que le roi autorise à mettre en place une protection contre le chômage. En ce qui concerne le chômage, on n’a jamais adopté de loi. C’est le gouvernement qui a pris des arrêtés. Il n’y a pas eu de débat au parlement au sujet des textes en matière de chômage. La Grande-Bretagne crée le droit à des allocations de chômage un peu avant la seconde guerre mondiale. Les régimes fascistes adoptèrent le travail obligatoire. L’Autriche indemnisait les chômeurs dès la fin des années 20. On doit à un sociologue autrichien une curieuse étude sur Les Chômeurs de Marienthal [1]

Paru en 1933, cet ouvrage classique de la littérature sociologique décrit certaines conséquences du chômage lorsque les travailleurs reçoivent une indemnisation minimale. Décrire, c’est beaucoup dire. L’ouvrage cite des statistiques. Ces statistiques brossent un tableau relativement négatif où une majorité de chômeurs a trop peu pour vivre et s’ils ne croupissent pas dans la misère au sens premier, semblent se morfondre et manquer à peu près de tout sauf d’un logement qu’ils n’entretiennent pas, et une nourriture élémentaire. Un petit nombre d’entre eux s’en sort un peu mieux parce qu’il bénéficie en général d’un soutien familial ou autre. Certains dégottent des petits boulots comme on dit. Le fait de toucher des allocations ne leur interdit pas semble-t-il d’accomplir des petits boulots. L’allocation est minimale.
Il n’est pas simple d’interpréter cet ouvrage.

Les auteurs ont l’air de prétendre que la plupart des chômeurs sont malheureux. Mais comment apprécier leur insatisfaction ? Ils sont pauvres. Ils n’accèdent pas à un niveau de vie satisfaisant. Les enfants de ces chômeurs ne mangent pas très bien. Inutile de dire qu’ils ne vont pas à l’université. Mais s’ils travaillaient non plus, ils n’iraient pas à l’université.

En d’autres mots, à la lecture du livre, on est tenté de penser que les chômeurs de Marienthal sont beaucoup plus pauvres que les ouvriers d’usine qu’ils étaient avant la fermeture de l’usine. Pourtant, à l’époque, les ouvriers ne gagnaient pas gros. Si l’on devait faire une enquête sur les conditions de vies des milieux ouvriers vers 1920, l’on serait forcé de reconnaître que l’on est confronté à une situation très comparable. Disons qu’on a l’impression de retrouver des conditions de vie similaires à celles des ouvriers miniers de la seconde moitié du dix-neuvième. Le danger et la discipline en moins. En fait, les mineurs des années 1890 étaient sans doute plus pauvres encore. Les chômeurs de Marienthal mangent un peu mieux quand même. Mais ils semblent se désintéresser des choses, et même de leur jardin. Ils ne semblent plus manifester d’intérêt pour ce qui a l’air de passionner les autres, la vie sociale, le sport, les évènements historiques. Ils ressassent le passé, les années passées à l’usine. Du moins certains. Ils sont indigents, et semblent comme orphelins. L’usine a fermé abruptement. À mon avis, il leur est difficile d’oublier. Le projet collectif qui leur permettait de supporter le mépris social ou la misère, et les brimades, n’existe plus. Ils ne participent plus à la vie sociale. Comme si le travail représentait le lien qui les incitait à jouer au football, à voir des amis.

Lazarsfeld et ses amis ne détectent pas d’affections physiques, si ce n’est mineures, chez les chômeurs, mais ils ne sont pas loin de se poser des questions à ce sujet. Depuis lors, on a découvert que la modification brutale du mode de vie, la cessation de certaines activités suscite toutes sortes de malaises dont certains peuvent se révéler assez handicapant.

Ils ont été séparés brutalement du monde de l’activité. De leur monde. Cela m’a fait penser à des récits de science-fiction, où des gens se retrouvent isolés subitement sur une planète inconnue, et disposent de très peu de moyens de subsistance. Ils ne savent pas du tout quoi faire, dans quel milieu ils se trouvent. Il n’est pas aisé de tenter de procéder à des explorations.

Pour beaucoup, une des pires conséquences de cette situation est probablement l’absence de leadership, et la dépendance.

En lisant ce livre, on se demande pourquoi, comment se fait-il que des gens réussissent à mener une vie passionnante malgré leur misère ? Les Congolais par exemple. Peut-être est-ce le risque qu’ils affrontent presqu’en permanance ? Il n’y a pas de victimes à Marienthal. Tous les travailleurs licenciés sont encore en vie lorsque Lazarsfeld mène son enquête sociologique.

L’ouvrier est perpétuellement assujetti à des brimades, victime du mépris social, à un travail caractérisé par une certaine pénibilité. Pas le chômeur. Ce dernier a-t-il intégré trop profondément ces brimades, et le manque d’activité rend-il ce mépris tout d’un coup fatal ?

Le travailleur subit-il le licenciement comme une ultime brimade, et serait-il incapable de réagir positivement ?

La thèse de certains sociologues, et même d’Hannah Arendt [2], c’est que, dans nos sociétés productivistes, c’est la performance qui l’emporte sur tout le reste, la compétition entre les individus est à la base de leur compréhension d’eux-mêmes, sinon de la vie.

Monter un mur en un temps record, sans avoir l’air de se fatiguer, faire autant, produire autant, finir la peinture d’autant de véhicules, remplir autant de boites de cigarette à l’heure. Les ouvriers se racontent leurs exploits. Les chômeurs n’ont plus d’exploits à raconter, et ne parviennent pas à se valoriser. Pourtant il fait plein de choses. Il se déplace, il rencontre des gens, il lit des rubriques emplois, prend des notes, donne des coups de fil, il rend des services. À Marienthal, cependant, il n’y a plus de boulot, plus assez. L’économie locale a perdu 85 à 95 % de ses emplois en un instant. Les gens sont comme livrés à eux-mêmes. Où chercher ? À qui téléphoner ? Que faire ? Que produire ? Comment ? On dirait des gens qui portent une attelle et qui en sont subitement privées. Il semble avant tout impossible d’en discuter avec d’autres chômeurs. À mon avis, c’est à ce niveau que se pose un problème. Les travailleurs ont l’habitude qu’on leur propose un emploi, du travail. Ils ont l’habitude d’en demander à des gens qui leur proposent des conditions déterminées. Ils perçoivent comme un danger s’ils se mettent à piétiner les plates-bandes du capital. Ils se perçoivent eux-mêmes comme nécessaires, mais dotés seulements de certains capacités, pas d’autres capacités. On trouve ce même genre de préjugé, chez des intellectuels qui pensent qu’ils ne sont pas doués en mathématique, ou, dans le cas contraire, pour écrire une lettre, pour lire des livres. La plupart des chômeurs ne remettent pas en question ces préjugés. Ils pourraient pourtant ouvrir un livre, des livres, et se demander comment on fait de la prospection développement, et comment cherche des investisseurs, décider de se cotiser pour faire un voyage pour aller interroger des hommes d’affaires.

De nos jours, contrairement aux chômeurs de l’entre-deux guerres, les chômeurs réussissent à valoriser le chômage. Et sont profondément heurtés lorsque la société critique indirectement cette valorisation, en les ramenant toujours à cette unique dimension du travail salarié, de la production, aux mêmes préoccupations qui leur paraissent, en tout cas à certains, plus que problématiques. En fait, la société, le monde du travail a besoin de valoriser ce qu’il fait, de se valoriser, et pour cela, pour commencer, il dévalorise le chômeur. Il dénie tout sens à ses activités. Même à sa recherche d’emploi, en le convoquant, en le critiquant, en lui disant comment faire. Le besoin de valorisation du monde du travail est tel qu’il s’ingénie à persécuter les chômeurs. Certains chômeurs se valorisent néanmoins à leur façon. Plein de chômeurs mènent une vie passionnante. Ils apprécient un isolement calculé. Ils ne souhaitent plus être séparé brutalement de leurs activités propres, et plongés tout de go dans l’enfer du travail. Ils en souffriraient autant, et même davantage que lorsqu’ils en ont été séparés.

Ils entretiennent peut-être un potager urbain, et c’est une façon de se valoriser. Ils se valorisent aussi en limitant toutes sortes de coûts. Bien sûr, tous ne disposent pas d’un potager. Tous ne suivent pas des formations en apiculture et en permaculture. La plupart échouent à valoriser leur état.

La plupart s’efforcent d’accéder à ce statut salarié qui les hante, qui fait d’eux quelqu’un comme tout le monde. Certains n’ont pas du tout perdu le contact avec le monde du travail.

Dans les grandes villes, il y a chômeur et chômeur. Il y a toutes sortes de chômeurs qui ont fait des études. Il y a des chômeurs qui touchent des allocations plus importantes. Il y a des chômeurs propriétaires. Ce ne sont pas des travailleurs privés de travail, des ouvriers jetés à la porte des usines ou des mines. Ils sont jetés à la porte de la société bourgeoise, du monde des responsables, de l’autre partie du monde du travail, du milieu des exploiteurs. Ils ne sont plus considérés comme des dominants. Ils ne touchent pas d’assez hauts salaires. Ils n’envoient pas leurs enfants à l’université, ils ne prennent pas l’avion, ils n’ont tout simplement pas besoin d’acheter une voiture, même s’ils possèdent plusieurs ancêtres dans leur garage rempli de toutes sortes d’ustensiles, et d’outils, certains étant inutilisables. Ils sont aussi incapables de se comporter comme des travailleurs normaux, que les travailleurs ne sont capables de se comporter comme des patrons, en dépit de leurs grands airs. Ils ont envie de se servir des machines qu’ils entreposent dans leur garage, mais ils n’accèdent plus au milieu qui leur permettrait d’emprunter de l’argent, de batailler pour faire vivre leur atelier. Marx décrit très mal cette catégorie de chômeurs dans laquelle il voit une collection de toutes sortes de types sociaux, allant de l’aventurier, à de la canaille, aux artistes. Pour Marx, le mot chômeur renvoie surtout à une identité particulière. Pour Marx, les chômeurs ne sont pas des chômeurs, mais des travailleurs. Cela revient alors à ignorer l’existence des chômeurs au sens fort, à défendre le seul statut du salarié, pas le statut de chômeur, pas le droit d’un chômeur à accéder à ce statut, quand bien même il n’est pas salarié. Les intellectuels ne sont pas capables de remettre en question toutes sortes d’a priori.

Cette société fabrique des individus tellement spécialisés qu’ils ne peuvent pas cesser une seconde d’être ce pour quoi ils ont été programmés. Je m’avance peut-être beaucoup, mais cela me semble tenir debout.

À gauche, l’on néglige ce genre de fait. On pense travail, et on fonctionne comme des travailleurs. On défend le droit de continuer à être une machine programmée et de faire ce pour quoi on est programmé. La gauche représente un gros problème pour les chômeurs qui essaient de valoriser leurs activités, leur existence. Excepté des gens comme Angré Gorz et Ivan Illich bien entendu. Il y a gauche et gauche, intellectuels et intellectuels.

Comme Marx, la gauche méprise un peu les chômeurs, sauf s’ils ont une identité de travailleurs.

De nos jours, le progrès technique n’est pas la seule sorte de progrès qui soit vidé de son sens, ce progrès inaccessible à des milliards de gens qui vivent principalement dans le tiers-monde. Le progrès social aussi semble parfois un concept vide, ou creux, à force de renvoyer à des changements presque entièrement factices, à des adaptations surtout cosmétiques, à un écran de fumée, à des droits qui renforcent l’aliénation existante, au lieu d’en libérer les consciences. Que l’on ne perçoit positivement que moyennant une sorte d’état d’apesanteur, quand l’on ne perçoit pas du tout à quel point ils entraînent dans leur sillage une multitude de conséquences néfastes, ou problématiques, parmi lesquelles l’exclusion d’un relativement grand nombre.

Il ne semble plus de nos jours que l’émancipation puisse encore advenir par le biais du salariat seul.


[1En allemand : "Die Arbeitslosen von Marienthal. Ein soziographischer Versuch über die Wirkungen langandauernder Arbeitslosigkeit". De Marie Jahoda, Paul Lazarsfeld et Hans Zeisel. Paru en français aux Éditions de Minuit.

[2Arendt, Hannah (1958), Condition de l’homme moderne, Paris, 2003, Pocket.

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